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Chapitre 1

New-Oslo, bercée dans une douce torpeur, incrédule, ignorait les germes du chaos qui se multipliaient dans ses ombres.
Au night-club Wakkup, dans la grande salle déserte, l’odeur de javel était nauséeuse. Il était 11 heures du matin. Deux heures plutôt les employés de ménage avaient consciencieusement nettoyé les sols, épousseté les meubles, essuyé les tables, fait briller le bar. L’endroit rutilait fin prêt à accueillir une nouvelle soirée organisée pour quelques biologiques en quête de sensations.
Les écrans qui couvraient la majeure partie des murs et du plafond étaient allumés. Ils diffusaient dans la pénombre des images de paysages nocturnes aux ciels étoilés, entrecoupées de messages publicitaires vantant les mérites des alcools et de substances flirtant avec la limite de la légalité. Malgré tous ces écrans, leurs lumières additionnées éclairaient péniblement la pièce qui se complaisait dans une semi-obscurité fantomatique.

Dans un coin, devant une banquette de tissu vert foncé, une flaque sombre, grandissante, rougeoyait sous les timides flashes d’un spot de surveillance.
Du sang.
Et baignant dans ce sang encore chaud, gisait le corps, sans vie, d’une femme. Le corps d’une jeune femme. Ses membres semblaient désarticulés. Elle reposait là, sur le sol, dans une position grotesque comme si ses os s’étaient brisés et qu’elle était morte sur le coup. Malgré cela, sur son visage, figé dans la mort, se lisait une certaine béatitude. Quelques filets de sang avaient séché sur ses joues et autour de ses yeux. Sur sa poitrine, un large trou laissait un flot lent et de plus en plus visqueux s’écouler.

Un bruit de sas résonna dans la salle, il fut suivi par celui des pas lourds sur le sol de vinyle.
Une silhouette imposante surgit d’une alcôve et traversa la pièce. Elle vint se poster devant le cadavre. Dans la pénombre, elle se distinguait à peine, ombre parmi les ombres. Elle était emmitouflée dans un énorme manteau gris-anthracite qui descendait jusqu’aux chevilles et elle portait un chapeau mou assorti qui lui cachait une grande partie du visage.
Elle se tenait là debout et immobile.
Le bruit de la climatisation ronronnait à ses oreilles.
Sa respiration calme et légère sifflait.
Elle observait la victime, contemplant avec un certain plaisir, le liquide carmin épais qui s’épuisait.
Elle bougea imperceptiblement son pied gauche pour éviter le sang qui approchait de sa chaussure.
Puis, elle se baissa et d’une main gantée, précise, saisit la tête de la femme et la souleva doucement avec une certaine délicatesse. Lentement, elle l’inspecta sous toutes les coutures. L’arcade sourcilière montrait une plaie béante. Le pouce effleura la chair à vif et vint essuyer le sang. Elle reposa la tête et caressa maladroitement le visage angélique à la peau si blanche.
— Je vais te libérer ma belle captive.
La silhouette soupira. Puis avec application, pour redonner un peu de contenance, semblait-il, au corps désarticulé, elle redressa les jambes, aligna les bras le long du buste et repoussa les cheveux qui masquaient le front.
La flaque de sang s’était étalée et dessinait maintenant, comme une auréole brunâtre autour du corps.
— Encore quelques secondes et tu seras libre, libre comme l’air, enfin affranchie de tes chaînes. Affranchie du joug décadent de ta nature profonde. Tu ne pouvais retrouver le chemin de ton salut sur cette Terre.
La silhouette se pencha sur la victime comme une ombre bienveillante et apposa un baiser sur le bout de son nez.
— Pardonnez-lui ses péchés. Elle a vécu infectée de son essence, aveuglée par les lumières d’une identité trompeuse. Elle n’a pas voulu écouter les voix de la raison. Elle s’est bien gardée de se dénoncer à l’autorité omnipotente par peur de sa propre ignominie.
Elle orienta la tête de la femme vers le côté gauche. Elle fouilla dans sa propre poche droite et sortit une scie circulaire, un modèle électrique miniaturisée. Son index appuya machinalement sur la gâchette et le bruit strident du moteur vibrant asphyxia le silence. Le disque de métal tournait à plusieurs centaines de tours par seconde. La silhouette se laissa un instant hypnotiser par la rotation infernale, par ce mouvement si proche de la perfection. Puis, elle saisit le visage de la morte et le maintint solidement. Elle approcha la lame de la scie juste au-dessus de l’oreille. Sa main tenait fermement l’outil maculé de sang séché.
— Je vais te libérer de ta nature profonde, de ta vraie nature, murmura la silhouette à l’oreille sourde de la victime. Tu seras enfin en paix avec toi-même… Et tu ne contamineras plus personne, belle captive.
Elle prit une grande respiration et d’un geste sûr procéda à la délivrance.

Chapitre 2

Xav Wolfen appuya son front sur la surface froide du miroir. Il respira lentement et d’un coup sec cogna violemment sa tête. Le verre se fendit sous le choc et un morceau de la taille d’un ongle tomba dans le lavabo. Des gouttelettes de sang perlèrent au-dessus de ses sourcils. Il recommença l’opération plus brutalement. Le miroir se décrocha et se brisa sur le carrelage de la salle d’eau. Xav recula d’un pas, attrapa une serviette et s’essuya grossièrement.
— Pourquoi moi ? Bordel de merde ! jura-t-il alors qu’un message se frayait un chemin.

« Aujourd’hui plus qu’hier, vous avez l’opportunité de faire le bon choix en sélectionnant Armlife. Nous sommes leaders sur le marché des compléments inhibiteurs. Si vous avez des doutes sur votre inhibition, n’hésitez pas, contactez-nous. Votre bien-être est notre priorité. Choisissez-le meilleur pour votre bonheur ! »

Son implant neuro-médiatique comme toujours se mêlait de ce qui ne le regardait pas. De quel droit venait-il interrompre une séance de clarification ?
Mais il n’eut pas le temps de répondre à sa propre question. L’implant enchaîna.

« Nos ambulanciers sont qualifiés et compétents, ils peuvent intervenir en quelques minutes. Vous êtes blessés, faites appel à nous. Votre légitimité bancaire et votre conformité de couverture sociale vous garantissent les meilleurs soins. Appelez sans attendre ! »

— Ce ne sont que des égratignures, pas besoin de vos soins, maugréa Xav en jetant la serviette dans le lavabo et en retournant dans la chambre.
Le lit était en vrac. Les draps froissés gisaient au sol. Le mur-écran opposé à la tête de lit diffusait des images en boucle de nuit étoilée.
Xav se gratta l’entre-jambes machinalement.
Il n’arrivait pas à dormir. L’insomnie l’avait cueilli en plein sommeil, à deux heures du matin. Il était cinq heures trente et il n’avait aucune espèce d’envie d’aller se recoucher. Mais à New-Oslo, si tôt, à part déambuler dans les rues désertes, il n’y avait rien à faire, rien à voir, rien à boire.
Et malheureusement, ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait.
En désespoir de cause, il commanda un film sur la plate-forme des médias et le mur-écran s’illumina du logo de la compagnie. L’IA d’Omnistream avait choisi pour lui, en fonction de ses goûts répertoriés et son humeur du moment : une histoire des plus banales garantissant un taux d’endormissement incomparable. Les acteurs virtuels apparaissaient plus vrais que nature et les environnements parfaitement reproduits souffraient justement d’une trop grande propension à la perfection. Xav tint une poignée de minutes avant d’ordonner l’arrêt de la projection.
Son inhibition ne l’immunisait aucunement contre l’ennui et l’énervement. Loin de là.

« Un déficit de sommeil ? Izinite et vos nuits seront douces et réparatrices. Izinite est un package totalement compatible avec votre implant neuro-médiatique. Commandez et dans une minute, la mise à jour sera faite. Plus de nuits blanches, plus de fatigue accumulée. Izinite est un développement de Nexoft.inc »

— Et un truc pour arrêter cette merde d’implant, vous avez ? s’exclama Xav presque malgré lui.
Il était exaspéré. Le manque de sommeil, l’abrutissement des flashes incessants de son implant, la nuit qui n’avançait pas et ce message laconique de l’IA Centrale dans son agenda mémoriel : « Présentez-vous au QG de la police demain matin à 7 h 30 ». Tout s’accordait pour le maintenir éveillé et énervé.
Il avait eu beau demander poliment des explications à propos du message, l’IAC n’avait pas daigné lui en fournir. Il devait attendre d’être sur place pour de plus amples informations.

Tu parles d’une blague ! On est quoi nous là-dedans, des bêtes de somme ? Je suis quand même lieutenant de la police humaine… Si ça veut encore dire quelque chose.

Xav se mentait sciemment. La police humaine n’avait aucune espèce de valeur aux yeux des IA. Elle en était réduite à s’occuper des affaires publiques de comportements civiques inappropriés et de circulation piétonne ; pour ce qu’il en restait. Mais en tant que lieutenant, il estimait avoir assez d’amour-propre pour se considérer comme utile, voire essentiel aux rouages de l’ordre. Un peu de prétention ne faisait de mal à personne. Il fallait être complètement aveugle et naïf pour se laisser tromper sur la véritable mission des biologiques, des inhibés, au sein même de la police. Les IA avaient accaparé tous les postes à responsabilité, toutes les charges dignes d’intérêt, toutes les places de management, toutes les fonctions décisionnelles des forces de l’ordre. Les humains étaient cantonnés aux basses besognes que même un androïde de niveau 6 ne voudrait pas. La police représentait même un cas d’école. Les androïdes aux commandes se partageaient entre les niveaux 5 pour les flics enquêteurs, les capitaines et le niveau 4 pour les commandants, les commissaires divisionnaires ainsi que les directeurs de service actif. Xav, lui, était considéré comme, à minima, un niveau 7. Niveau qui aurait pu le mettre en rogne, mais qui le laissait de glace quand une face de gaufre le lui rappelait laconiquement. Mais malheureusement, c’était un fait indéniable qui avait le don de l’énerver quand il ne dormait pas la nuit et effectuait les cent pas dans son appartement minuscule. Face de gaufre ou non, il ne fallait pas le chercher à ce sujet.
Ainsi, pour se calmer, il faisait régulièrement l’effort de se remémorer qu’il n’était pas un simple biologique. Et il s’estimait prêt à le faire comprendre à un androïde réfractaire par tous les moyens à sa disposition.
Xav en tant que policier humain, et parce que les inhibés étaient incapables d’agir violemment ou ne serait-ce qu’un tant soit peu fermement, avait subi une altération de son inhibition. Cela lui donnait une once, non pas d’agressivité, mais de témérité. Il possédait donc cette capacité d’aller outre son indolence programmée pour une altercation en pleine rue. La vue de tous ne le figeait pas dans l’action. Là où la majeure partie de la population se serait étouffée dans une confusion débordante et une hésitation déplorable, Xav gardait son sang-froid. Il prenait le dessus. Il pouvait ainsi maîtriser quelque peu ses émotions et d’agir.
Cela faisait une différence essentielle pour un policier. Ce n’était pas une question de vie ou de mort, mais d’efficacité dans son travail. Pour lui, aujourd’hui, cette différence était une force avec laquelle il avait appris à vivre. Depuis quinze ans qu’il sillonnait les rues de New-Oslo, il l’avait fait sienne. Il l’avait acceptée.
Mais ça n’avait pas été chose facile au début. C’était compliqué d’être regardé, stigmatisé, catalogué comme pas tout à fait inhibé. Ces personnes-là étaient appelées les altérés. Et tout le monde s’en méfiait. On s’en méfiait encore plus que des machines. Mais les policiers biologiques n’étaient pas les seuls à être craints. Dans la hiérarchie des peurs irraisonnées, il y avait au sommet, les extérieurs. Les extérieurs désignaient ceux qui vivaient en dehors de l’enceinte de New-Oslo et des nombreuses villes-États du nord tempéré. Ceux-là étaient redoutés, car ils n’avaient pas été civilisés par l’inhibition. Les légendes urbaines les décrivaient comme des bêtes sauvages, d’hommes assoiffés de violence se vautrant dans la fange et la luxure. La part de vérité se révélait difficile à estimer. De plus, les IA laissaient planer judicieusement un doute quant à leur vraie nature. Elles se bornaient à les dénoncer sans jamais fournir plus de détails. Elles pouvaient parfois donner l’impression d’avoir peur de montrer des images ou de révéler des actions qui mettraient à mal la parfaite mécanique de la société des inhibés.
Au fil des années, les abords de l’enceinte extérieure, au-delà de cette barrière de quinze mètres de hauteur, en béton synthétique, avaient été désertés. Malgré les injonctions des IA, cette zone était devenue, disait-on, le refuge des extérieurs. Ces presque humains que l’on nommait péjorativement les Maraudeurs. Mais Xav n’en avait croisé qu’une poignée en quinze ans et n’avait jamais constaté une quelconque affluence d’extérieurs dans les bâtiments déserts de la bordure. Il était même convaincu qu’il y avait plus de soldats androïdes en patrouille régulière que de maraudeurs réunis. Mais voilà, la légende avait la peau dure et elle était soigneusement entretenue par les médias à la solde des IA.
Cela étant dit, Xav n’avait aucune envie particulière de se retrouver à enquêter dans la bordure. Cela restait un endroit glauque, malfamé, à éviter quand on était normalement constitué.

« Votre odeur corporelle a dépassé le seuil d’admissibilité, veuillez vous diriger vers un douche-minute et procédez à un programme lavage intégral. La somme est déjà prélevée sur votre crédit bancaire. Une cabine vous attend au 12 corner street dès 0612. »

Xav pesta encore une fois intérieurement. Il regarda l’heure sur le mur du salon. 0545 ! Les insomnies auront raison de lui. La fatigue s’accumulait. Il réfutait les affirmations de son implant et ses conseils « avisés » sur sa santé, mais il savait qu’il jouait avec le feu. Tôt ou tard, ce trop-plein d’épuisement viendrait le submerger et avec un peu de malchance au pire moment. Mais à cet instant, il était sûr d’une chose, il ne voulait pas dormir.

« Difficultés à dormir ? Izinite et vos nuits seront douces et réparatrices. Avec Izinite plus de nuits blanches, plus de fatigue accumulée. Izinite est un développement de Nexoft.inc »

Xav attrapa quelques affaires et sortit de son appartement.
En fin de compte, une bonne douche chaude lui ferait le plus grand bien et lui redonnerait un peu d’énergie.

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